2Commençons donc par le commencement, en loccurrence la scène initiale, inaugurale du bal de Tours, où le héros, Félix de Vandenesse, dévore de baisers les belles épaules de M me de Mortsauf. Cette scène, ce nest pas indifférent, a lieu à la fin du mois de mai 1814, lors de la visite du duc dAngoulême à Tours. Or, à loccasion de cette scène, toutes sortes de glissements vont sopérer du public au privé, de lhistoire à la fiction : tout dabord, Félix, tout à lenthousiasme de la fête, est pris de l enfantin désir dêtre duc dAngoulême ; ensuite, une fois quil sest livré à son attentat sur M me de Mortsauf, il assimile celle-ci à une reine L V, 985. Cest le début dun processus de métaphorisation qui ne cessera de prendre de lampleur tout au long du roman. Remarquons pour linstant que lérotisme de la scène, indéniable ces pages sont parmi les plus torrides de toute la littérature du xix e siècle prend toute sa dimension imaginaire dès lors quon la réfère à la situation historique et politique dans laquelle elle prend place. Elle invite à penser que lhistoire ne signifie que sur le mode de héros ; plus spécialement, elle dit quen 1814 la relation de lhomme à la Restauration est de nature passionnelle, érotique pour être parfaitement exact. Par la suite, cest-à-dire deux pages plus loin, lorsque sera décrite la vallée de lIndre où habite M me de Mortsauf, cest toute la symbolique royale qui sera à son tour érotisée. De fait, M me de Mortsauf sera assimilée alors, et cela jusquà la fin du roman, à un lys. Cette fleur est de toute évidence le symbole de la pureté féminine qui sincarne dans lhéroïne, mais en 1814, à lépoque de la première Restauration, elle est aussi la fleur emblématique de la royauté de saint Louis, cette royauté, comme on sait, étant la royauté des lys. Clairement, cette fleur participe autant du blason amoureux que de lhéraldique royale. Ainsi en ces premières pages du roman se nouent tous les éléments de limaginaire, aussi bien au niveau fantasmatique quidéologique, qui font du Lys dans la vallée à la fois un roman de léros et un roman de lhistoire. La conclusion à laquelle on parvient logiquement, cest que lhistoire dans la fiction ne peut se penser quen termes de désir. Que la Restauration ait pu mobiliser le désir, ou les désirs, semblera, il est vrai, aujourdhui bien singulier, tant ce régime apparaît comme sclérosé dès sa naissance, mais il nempêche quen 1814 elle a représenté une ouverture, timide certes, mais une ouverture quand même sur le présent et lavenir. Félix, pour sa part, qui a vingt ans en cette année 1814, est lun des tout premiers jeunes gens romantiques, et comme tel un être de désir, et cest ce désir qui se manifeste de manière immédiate lors de cette scène du bal, où il découvre la femme et la royauté. Éros et politique sont mêlés, confondus au même principe libidinal, la personne de la femme, qui presque tout aussitôt va devenir la femme-fleur, la femme-lys. Cette confusion entre éros et politique est un des motifs constitutifs de la poétique et de lidéologie du roman et on la verra constamment à lœuvre, à la césure du roman, par exemple, lorsque M me de Mortsauf écrira sa longue lettre damour à Félix sous la forme dun exposé de politique de femme LV, 1085 quelle résumera dans la devise : Noblesse oblige. LV, 1091, 1093, 1096 Concluons provisoirement en avançant que dans la scène du bal cest lunion de lérotique et du politique qui est fantasmée par Balzac et, à travers cette union, limpulsion métaphorique initiale qui est donnée au Lys dans la vallée comme roman de lhistoire. le lys dans la vallée extrait rencontre le lys dans la vallée extrait rencontre Bardèche M, Balzac et Flaubert, LAnnée Balzacienne 1976 Les exclamations de la Marquise mettent en valeur lironie de sa pitié, feinte : Voyez donc, la pauvre enfant, comme elle est à plaindre. Elle la représente comme un enfant innocente, telle un bel ange, qui a peur que la faute commise, quelle ne peut, vu son éducation, que considérer comme un péché, ne se lise dans ses yeux battus, signe de sa nuit damour. Pour la convaincre de lintérêt du libertinage, elle joue alors sur trois arguments. Le premier suggère quil faut profiter du plaisir reçu, avant que l amant naille le chercher ailleurs ; le deuxième met en avant la qualité même de lamant, en sous-entendant que les bons amants sont rares : tous les hommes ne sont pas des Valmont. Elle termine, plus simplement, par une flatterie, allusion à sa beauté : Et puis ne plus oser lever ces yeux-là! Quand M. De Margonne obtenait de lui quil voulût bien leur parler de ses œuvres, de ses projets, Balzac ne demandait que cela. Une fois, il avait lu le commencement d Eugénie Grandet : on avait écouté avec beaucoup dattention et de curiosité. Un autre soir, il y avait une assistance de choix. Il y avait le marquis de Biencourt, du château dAzay-le-Rideau; M. Goüin, le riche banquier de Tours, qui habitait le château de Miré, près de Ballan; M. Et Mme de Vonne et Mme de Landryève. Il y avait aussi la baronne Caroline Deurbroucq, jeune et riche veuve que Balzac avait eu le projet dépouser, projet que Mme de Berny approuvait. Ce soir-là, Balzac remporta sur ses auditeurs un succès complet. Il leur parla de leur pays, de leur rivière, de leurs châteaux : il leur lut des passages du Lys dans la Vallée. 4Ces lignes sont précieuses, chaque mot porte. Il nest pas indifférent, par exemple, que ladjectif de déflorateur soit employé, quand les fleurs, et notamment la fleur royale quest le lys, ont une telle présence dans ce roman floral. Il nest pas non plus indifférent que, dans ce roman du désir refoulé, limpuissance soit ici mentionnée. Sans doute, il y a là une référence tout à fait transparente à la bien réelle impuissance, au sens médical, de Louis XVIII lui-même, mais il nempêche que lemploi de ce mot dans le contexte romanesque du Lys est chargé de sens. Ce mot dimpuissance dit implicitement la limite de la conception de lamour platonique qui a été développée tout au long du roman et invite à comprendre tout ce quil y a dinaccompli dans cette passion inspirée par lamour courtois. Mère, et se posa près de moi par un mouvement doiseau qui sabat Laveu semble donc navoir été formulé que pour mieux reconquérir celui quelle a perdu La réponse du Chevalier prend une tonalité tragique, déjà par la mention de larmes irrépressibles : en versant moi-même des pleurs que je mefforçai en vain de retenir. Lamour prend alors la dimension dune fatalité, avec la répétition de limpératif, et le choix du verbe qui transforme la femme aimée en une divinité toute-puissante : demande ma vie, qui est lunique chose qui me reste à te sacrifier. Lamour est donc plus puissant que la raison, qui devrait conduire au rejet de l infidèle : mon cœur na jamais cessé dêtre à toi. Excepté les grandes malices pour lesquelles il existait dautres châtiments, la férule était, à Vendôme, lultima ratio Patrum. Aux devoirs oubliés, aux leçons mal sues, aux incartades vulgaires, le pensum suffisait; mais lamour-propre offensé parlait chez le maître par sa férule. Parmi les souffrances physiques auxquelles nous étions soumis, la plus vive était certes celle que nous causait cette palette de cuir, épaisse denviron deux doigts, appliquée sur nos faibles mains de toute la force, de toute la colère du Régent. Pour recevoir cette correction classique, le coupable se mettait à genoux au milieu de la salle. Il fallait se lever de son banc, aller sagenouiller près de la chaire, et subir les regards curieux, souvent moqueurs de nos camarades. Aux âmes tendres, ces préparatifs étaient donc un double supplice, semblable au trajet du Palais à la Grève que faisait jadis un condamné vers son échafaud. Selon les caractères, les uns criaient en pleurant à chaudes larmes, avant ou après la férule; les autres en acceptaient la douleur dun air stoïque; mais, en lattendant, les plus forts pouvaient à peine réprimer la convulsion de leur visage. le lys dans la vallée extrait rencontre Il existe à Tours une magnifique promenade où chacun se rend en grande parure pour se montrer mutuellement sa garde-robe, où lon cause de ce qua ou na pas le voisin, où lon se salue à qui mieux-mieux. Cest une espèce de Bourse où lhabit remplace le crédit pour juger de la fortune de chacun. Aller, la contemplant, toujours noble, lente, fière, plus blanche et ses camarades eux-mêmes se sentent mal à laise en apercevant une Cest sur son visage que se fixe dabord le regard, donc le portrait, avec la mention de ses bandeaux noirs, coiffure caractéristique de cette époque, de ses grands sourcils, de lovale de sa figure et de son nez droit. Toutes ces indications restent, en fait, très vagues, mais la description les met en valeur en les associant à la fois aux vêtements et au sentiment amoureux éprouvé par le héros. Ainsi, cest le large chapeau de paille qui met en valeur ce visage, et le verbe choisi pour évoquer les rubans roses qui palpitaient derrière elle reproduit lémotion, tel un cœur qui bat. De même, le mouvement des bandeaux noirs reproduit le geste que peut imaginer faire le jeune héros : ils semblaient presser amoureusement lovale de sa figure. mis en place deux êtres jeunes, beaux, heureux, que leurs Cette scène daveu à un mari a déchaîné les passions dans le public, dans les salons mondains et jusquau Mercure Galant qui, quelques semaines après la parution de lœuvre, a lancé une enquête auprès de ses lecteurs : ils doivent envoyer à la rédaction du journal leur sentiment à propos de la scène de laveu, dire si, selon eux, la Princesse a bien fait, ou non. Les meilleures lettres sont publiées dans les numéros suivants, et les jugements, souvent sévères, révèlent à quel point le masque, la dissimulation, sont de règle dans la société de ce temps. Dautres approuvent lhéroïsme dun tel aveu.

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